KINO VISEGRAD

« Les films doivent nous déranger intérieurement » – entretien avec Tereza Nvotová à l’occasion de la sortie française de Father

À l’occasion de la sortie française de Father (Otec), Kino Visegrad a rencontré la réalisatrice slovaque Tereza Nvotová, figure majeure de la nouvelle génération du cinéma centre-européen. Après Mečiar, Filthy (Špína) ou Nightsiren, la cinéaste poursuit avec Father son exploration des traumatismes intimes et collectifs, dans un cinéma profondément personnel et émotionnellement puissant.

Kino Visegrad :
Vos films abordent souvent des sujets très forts : le pouvoir politique dans Mečiar, les violences sexuelles dans Filthy, les traumatismes féminins dans Nightsiren, et aujourd’hui la famille et la culpabilité dans Father. Comment choisissez-vous vos sujets?

Tereza Nvotová :
C’est un processus très intuitif. Les films prennent cinq ans à fabriquer, parfois davantage, donc cela doit forcément être quelque chose de profondément personnel. Je ne choisis jamais un sujet selon une logique extérieure ou un programme intellectuel. Ce sont des histoires qui me hantent, qui me dérangent intérieurement, qui soulèvent des questions auxquelles je ne sais pas encore répondre.
Même Father, alors que je ne suis ni un homme ni parent, est un film très personnel pour moi. Ce qui m’intéresse, ce sont des films qui provoquent quelque chose de durable chez le spectateur, des films qui continuent à travailler en nous après la projection.

KV :
Le cinéma a-t-il aussi une dimension thérapeutique pour vous ?

TN :
Oui, certainement. Quand je regarde mes films rétrospectivement, je réalise qu’ils contiennent souvent mes peurs les plus profondes, mes angoisses, mes cauchemars. Le fait de les transformer en cinéma me permet aussi de les apprivoiser. C’est un processus psychologique étrange, que je ne comprends pas totalement, mais qui fonctionne.

KV :
Que signifie, pour une réalisatrice venant d’un « petit pays », le fait d’être sélectionnée dans un grand festival international comme Venise ?

TN :
Les grands festivals sont essentiels. Quand un film d’un petit pays comme la Slovaquie est sélectionné à Venise, cela change complètement sa vie. Sans cela, il n’aurait probablement pas la possibilité d’exister à l’international.
Grâce à cette visibilité, Father voyage aujourd’hui dans de nombreux pays et rencontre des publics très différents. Ce qui me touche le plus, c’est de voir que des spectateurs français peuvent être profondément émus par une histoire tournée en Slovaquie. Les films effacent les frontières linguistiques, politiques ou culturelles. Ils nous rappellent que nos émotions fondamentales sont universelles.

KV :
Pensez-vous à un public international lorsque vous réalisez vos films ?

TN :
Pas consciemment. Je pense surtout à des émotions et des situations universelles. Mais je crois qu’il ne faut jamais effacer les spécificités culturelles : c’est justement ce qui rend les films intéressants. En revanche, je suis très attentive à la traduction et aux sous-titres. Une nuance mal traduite peut complètement changer le sens d’une scène. Mon mari est américain et nous travaillons beaucoup ensemble sur les versions anglaises des dialogues pour préserver leur précision émotionnelle.

KV :
Vous êtes née en Slovaquie, formée à la FAMU à Prague, et vous travaillez aujourd’hui entre plusieurs pays. Comment définissez-vous votre identité artistique ?

TN :
Je me sens profondément tchécoslovaque. J’ai grandi en Slovaquie, mais je vis depuis longtemps en République tchèque, où j’ai étudié et où j’enseigne aujourd’hui à la FAMU. Mes films restent pourtant tournés en Slovaquie, en langue slovaque.
La FAMU, et particulièrement le département documentaire, m’a énormément influencée. J’y ai appris la liberté du regard critique et l’importance du “non-confort”. J’aime les films qui nous obligent à entrer dans des zones inconfortables, parce que c’est souvent là que quelque chose de nouveau peut apparaître.

KV :
Vous sentez-vous appartenir à une nouvelle génération de cinéastes européens ?

TN :
Pas vraiment comme un mouvement ou une école. Mais je crois que beaucoup de réalisateurs de notre génération ont en commun le fait d’avoir vécu entre plusieurs cultures, plusieurs pays, plusieurs langues. Chacun a dû trouver sa propre voie.
C’est peut-être pour cela que nos films sont différents les uns des autres — et que cette diversité intéresse aujourd’hui le public international.

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