Pour Klára _ Entretien avec le réalisateur Olmo Omerzu
C’est un cinéaste que nous suivons depuis plusieurs années, et dont le travail occupe aujourd’hui une place très singulière dans le paysage du cinéma d’Europe centrale.
Olmo Omerzu est un réalisateur né à Ljubljana, en Slovénie, mais il appartient en grande partie au cinéma tchèque. Il a étudié à la célèbre école de cinéma FAMU à Prague, qui a formé plusieurs générations de cinéastes d’Europe centrale et où sont passés notamment des auteurs de la Nouvelle Vague tchécoslovaque.
Son premier long métrage, A Night Too Young, était à l’origine son film de fin d’études. Il a été sélectionné au Berlin International Film Festival, dans la section Forum, ce qui est déjà une reconnaissance importante pour un premier film. Son deuxième film, Family Film, a confirmé son talent et attiré l’attention de nombreux festivals internationaux, notamment San Sebastian International Film Festival et plusieurs autres rendez-vous du cinéma européen. Il a été projeté par Kino Visegrad en avril 2017, et en novembre 2018.
Quelques années plus tard, il réalise Winter Flies, qui sera présenté au Karlovy Vary International Film Festival et qui y remportera le prix de la mise en scène.
Son nouveau film, Pour Klára, a été présenté en compétition officielle au San Sebastian International Film Festival, où il concourait pour le Golden Shell, l’un des prix les plus prestigieux du festival.
À l’occasion de la sortie de son film en France, nous avons rencontré Olmo Omerzu et nous avons parlé du multilinguisme, des relations familiales, des coproductions et des raisons pour lesquelles la France est pour lui un espace cinématographique si important.
L’entretien réalisé par Marketa Hodouskova
Question : Le thème du multilinguisme est très présent dans votre film – les parents parlent une autre langue que les enfants. Qu’est-ce qui vous a inspiré cela ?
Olmo Omerzu : Je n’ai pas moi-même vécu cette expérience personnelle, mais pour les personnes qui la vivent, c’est tout à fait authentique. J’étais fasciné par l’idée d’une famille « brisée » non seulement sur le plan relationnel, mais aussi sur le plan linguistique.
Je connais beaucoup de gens qui vivent entre plusieurs langues et cultures, mais leurs histoires apparaissent rarement au cinéma. Je m’intéresse à la manière dont la langue influence les relations – comment elle peut rapprocher les gens, mais aussi les séparer. Et surtout comment elle façonne l’identité, ce qui est encore plus sensible chez les enfants.
J’ai effectué diverses recherches pour voir s’il existait des règles précisant quand les enfants utilisent la langue de leur mère et quand celle de leur père. Il s’est avéré que c’était très intuitif. Les enfants adoptent la langue de leur environnement – l’école, leurs camarades. Ce qui m’a intéressé, c’est que chaque membre de la famille est en fait enfermé dans sa propre langue. La langue devient alors un outil de proximité, mais aussi de manipulation. Par exemple, quand le père parle tchèque, il essaie de se rapprocher des enfants – tandis que l’anglais crée une distance.
Et en même temps, c’est un sujet très actuel aujourd’hui – beaucoup de gens vivent dans des communautés d’expatriés, mais cela apparaît assez peu au cinéma.
Question : Le film est né d’une coproduction internationale. À quel point a-t-il été difficile de la mettre sur pied, notamment avec la France ?
Olmo Omerzu : En Europe, la coproduction est aujourd’hui pratiquement le seul moyen de financer des films d’auteur. Mais je n’y pense pas dès l’écriture – le scénario vient d’abord, puis on cherche des partenaires. Je travaille souvent avec les mêmes personnes, ce qui permet de créer des relations durables. C’est important pour moi.
Le système français est extrêmement sélectif. Nous n’avons obtenu le soutien qu’au moment où la première version du film existait. C’était une période assez délicate, mais en même temps une grande confirmation que le film fonctionnait. Le seul inconvénient des coproductions, c’est le temps : tout prend plus de temps qu’on ne le souhaiterait.
Question : Comment s’est déroulé le casting, notamment pour les rôles principaux d’enfants et la distribution internationale ?
Olmo Omerzu : Le casting s’est fait assez naturellement. J’ai par exemple rencontré l’acteur irlandais Barry Ward au festival de Karlovy Vary, où nous étions tous deux membres du jury. Il avait vu mes films, j’avais vu son travail – et la collaboration s’est faite assez spontanément.
Barbora Bobulová travaille depuis longtemps en Italie et j’ai toujours admiré sa carrière. J’étais ravi que le scénario l’ait intéressée. Timon Šturbej joue également un rôle important.
Le travail avec les jeunes acteurs – Dexter Franc et Antonín Chmela – a été très important. Nous avons travaillé plusieurs semaines uniquement avec eux, avant même qu’ils ne rencontrent les autres acteurs. Notre objectif était de créer un environnement sécurisant et de ne pas les mettre tout de suite en contact avec les « stars ».
En même temps, il était essentiel pour nous que le personnage de Klára ne soit pas incarné par quelqu’un ayant une expérience réelle de l’anorexie – nous ne voulions pas que le tournage laisse des séquelles. Eliška Křenková, qui a joué le rôle de coach d’acteurs, nous a été d’un grand soutien pendant la préparation.
Question : En tant que Slovène d’origine, vous sentez-vous appartenir à la tradition de la « école de Prague » des réalisateurs yougoslaves issus de la FAMU ?
Olmo Omerzu : Honnêtement, plutôt non. Ces vagues historiques – la nouvelle vague yougoslave ou tchèque – sont des périodes très spécifiques. Aujourd’hui, il n’y a plus d’esthétique unifiée ni de courant commun. Bien sûr, j’ai un grand respect pour des auteurs comme Rajko Grlić, Emir Kusturica, Goran Paskaljević ou Srđan Karanović, qui ont étudié à la FAMU. Mais pour moi, c’est plutôt la nouvelle vague tchécoslovaque qui a été déterminante – par exemple Věra Chytilová ou Jan Němec. C’est aussi grâce à eux que j’ai décidé d’aller étudier à Prague. La génération d’aujourd’hui fonctionne différemment – ce sont plutôt des voix individuelles, très personnelles.
Question : Quels réalisateurs vous ont le plus inspiré ?
Olmo Omerzu : J’ai surtout grandi avec les réalisateurs français. Maurice Pialat, Arnaud Desplechin ou Jean Eustache ont été déterminants pour moi. Je me sens également proche de Terence Davies et John Cassavetes est une grande source d’inspiration pour moi.
Ce qui me fascine chez ces auteurs, c’est leur travail sur l’intimité, les émotions et les personnages dans leur quotidien. Ce sont des films qui semblent très personnels, parfois même bruts, mais qui restent en même temps profondément humains.
Question : Que représente pour vous la distribution française ?
Olmo Omerzu : Le film a été présenté en avant-première à Saint-Sébastien, mais sa distribution ne commence en réalité que maintenant. Il sort également en salles en République tchèque en même temps, nous n’avons donc pas encore beaucoup de réactions – nous sommes impatients de les découvrir. La France est tout à fait exceptionnelle dans le paysage cinématographique européen. Elle possède une forte tradition de cinéma d’auteur, un réseau dense de salles de cinéma et un public habitué à ce type de films. Pour un réalisateur, c’est extrêmement précieux de pouvoir dialoguer avec le public – et en France, ce dialogue existe vraiment.
Question : Comment percevez-vous les réactions du public et de la critique ?
Olmo Omerzu : Pour moi, c’est une forme d’autoréflexion. Il ne s’agit pas tant de savoir si le film plaît ou non, mais de la manière dont les gens l’interprètent.
Chaque pays apporte un regard différent. Et à partir de ces réactions, je me construis peu à peu une image qui m’aide à réfléchir à mes prochains films.
Question : Vos films se concentrent souvent sur l’adolescence et les relations familiales. Pourquoi ce thème en particulier – et comment le motif de la manipulation s’y inscrit-il ?
Olmo Omerzu : La famille est pour moi le « laboratoire » le plus intéressant. C’est le lieu où les gens sont le plus proches les uns des autres – et où, en même temps, les tensions, les non-dits et les différents schémas de comportement se manifestent le plus. Je m’intéresse aussi à la relation entre liberté et angoisse. La liberté n’est pas seulement positive, elle peut aussi être fragile et inquiétante. La manipulation est un thème que l’on voit partout aujourd’hui – mais je me suis intéressé à la façon dont elle fonctionne à petite échelle. Comment, à partir de petites situations quotidiennes, quelque chose de bien plus fondamental peut progressivement émerger.
La famille est en ce sens un microcosme – elle permet de refléter l’image de la société dans son ensemble.




